L’Origine du Monde

De Ana Rocha

En première création mondiale
Mise en scène: Alexandre Païta

Distribution en cours

Gustave Courbet, le chef de file du Réalisme, est né à Ornans le 10 Juin de 1819 et il est mort le 31 Décembre de 1877 à La Tour-de-Peilz, en Suisse. En 1853, le peintre Jongkind surprenne une discussion très animée entre Courbet et Thomas Couture qu’il rapporte dans sa correspondance: la conversation est montée si haut que le public est resté devant la porte et la rue était comblée de monde. Les deux peintres finiront par s’entendre sur le fait que l’on parlera encore d’eux un siècle après leur mort. Courbet a gagné le pari, il est mort il y a 143 ans et son art est bien vivant. J’aimerais bien être une courbetologue à la façon de la très célèbre Linda Nochlin, une spécialiste que connaissait tout sur l’enfance et la jeunesse de Courbet à Ornans et à Besançon, sa famille, ses amis, ses études, ses voyages, ses contacts, sa vie bohème, son engagement à la Commune de Paris, son exil à La Tour-de-Peilz et surtout son œuvre picturale avec plus de 600 tableaux. Courbet avait la conscience pleine de la consternation et la fêlure qu’il a créé dans le monde des arts. À l’occasion d’une exposition à Munich, c’était inscrit sur les pancartes dans les brasseries allemandes: « Pour éviter les bagarres, toutes les discussions sont autorisées du moment que l’on ne parle pas des toiles de Monsieur Courbet ».

Pour construire ‘Frenzy’, son pénultième film, Hitchcock nécessitait d’une première image forte comme l’image dans cadavre à fluctuer dans la Tamise. Mon point de départ, ça s’est passé avec mon premier ‘rendez-vous’ avec Courbet. C’était en 1997 quand je me trainais dans les salles du Musée D’Orsay et je suis arrivée à la salle du ‘mons veneris’ peint par Courbet, ‘L’Origine du Monde’. Ça s’est passé comme dans n’importe quelle histoire d’amour : je ne l’ai plus quittée, ce tableau. Pour moi, ce tableau c’est un abîme. Et les abîmes ont ses magnétismes.

Dans ma pièce théâtrale que ne veut pas être une réduction de la complexité du personnage de Courbet, j’ai interrogé les conditions d’émergence de cette œuvre d’art et j’ai décidé faire l’assemblage d’un trio d’ artistes iconoclastes que, comme Courbet, avaient le mépris pour les compromis et les conventions sociales: Baudelaire, Whistler et Félicien Rops. Comme Courbet, il y a peu de gens que, en bloc, repoussèrent tous les préceptes de la société. En 1872, après sortir de la prison de Sainte Pélagie, il a écrit au rédacteur-en-chef du journal ‘Républicain de l’Est’ que « dans la société ou nous vivons, de quelque côté que nous nous tournions, nous rencontrons une maille ». Cette maille est formée par les traditions, les routines, les usages, les conventions, les règles, les lois, l’éducation, les idéologies, la religion, etc. Courbet était un homme sans parti, sans régime, sans école, sans église, sans académie, sans dieu ni maître. Un insoumis. Un maître de la liberté de créer qui a été particulièrement décisif pour arracher de leurs piédestaux les autorités absolues et voilà pourquoi Courbet est, à mes yeux, un contemporain capital que parle à notre époque, dans un monde divisé entre engagement et désengagement et dans une société qui est une « machine à désespérer ».

Ma tâche et mon objectif n’étaient pas de faire un voyage au XIX siècle. C’était de faire que mes lecteurs faisaient un voyage au cerveau de Courbet pour sonder les abysses de son âme quand il a peint son tableau le plus connu, ‘L’Origine du Monde’, la représentation d’un torse féminin nu, une toile qui, pour beaucoup de gens, a un effet paralysant similaire à l’effet des icônes russes. C’est l’irruption brutale de cette image qui provoque des sensations et c’est ici que convergent les regards de tout le monde. Il y a toujours quelque chose qui échappe dans ‘L’Origine du Monde’, une toile qui dérange profondément et empoisonne le regard des spectateurs. Elle exhibe de façon provocante une femme réduite à ses organes, à sa physiologie et à sa biologie, à son corps dénudé et inerte. Cette toile est, en même temps, corruptrice et corrosive, ‘corrupsive’ si un tel néologisme peut exister. Peinte contre tous les principes de l’académisme du XIXème siècle, l’image d’un sexe féminin frontalement dénudé est un défi aux hommes et aux femmes, à sens multiple, l’un d’entre eux étant la question cruciale qui perpétue la guerre des sexes: le corps féminin existe-t-il pour satisfaire la libido virile?

Ana Rocha

Professeur, journaliste, conférencière, traductrice, organisatrice de concerts. Licence en Philosophie à la Faculté de Lettres de l’Université de Lisbonne (UL). Maîtrise en Philosophie à la Faculté des Sciences Sociales et Humaines de l’Université Nouvelle de Lisbonne (UNL).

En 2014, pendant un voyage en Suisse, j’ai visitée deux expositions sur Courbet, la première au Musée Rath de Genève, intitulée ‘Les Années Suisses’ et la seconde à Bâle, à la Fondation Beyeler que exhibait la toile ‘L’Origine du Monde’. A cette époque, je ne mesurais pas l’impact ahurissant de ces deux expositions sur ma vie professionnelle. Creusons un peu.

Je suis mozambicaine, africaine, portugaise, européenne, citoyenne du monde. Avec un pied en Afrique et un autre au Portugal, je suis née et élevée au Mozambique, à une époque où le territoire appartenait à l’empire colonial du Portugal. On n’échappe pas à son enfance. Quand je me suis installée à Lisbonne après l’insupportable perte de la terre natale (‘ma terre perdue, je ne vaudrais plus rien’, comme a écrit Camus, un africain comme moi), j’ai subi le procès ou le choc de l’européisation d’une jeune adolescente africaine. Sans établir des frontières précises, j’ai fait un tas de choses avant d’arriver au théâtre et, pour fuir la détresse économique, je fais feu de tout bois, le merchandising, la traduction, le journalisme, la critique et l’enseignement.

Avec une énergie que se consume dans le présente, j’écris dans les journaux depuis 1979. Critique de musique et chasseuse d’instants dans le journalisme, je suis arrivée à Courbet et à la peinture du Réalisme à travers du ‘vérisme’ musical et lyrique dans les opéras de Leoncavallo, Mascagni, Cilea, Catalani et Giordano avec ses difficiles tentatives de concilier naturel et art dans l’œuvre d’art. Je ne serais pas arrivée là – à l’écriture de cette pièce – si je n’avais pas eu beaucoup de chance en 2014. J’avais perdu une chose très importante et je me suis préparée pour trouver une autre très importante aussi, le théâtre. Je savais que je ne réussirais pas dans ma nouvelle étape sans croire en ma grâce. Ça a été une situation très paradoxale: après 34 années sans interruption de service en tant que professeur de philosophie, j’ai été dispensée de mon activité professionnelle par le ministère de l’éducation. Moi et 1460 professeurs nous avons résilié nos contrats avec l’enseignement national publique et cette situation a eu des conséquences qui encore aujourd’hui ne sont pas mesurées.

Quand vous avez une profession de 8 heures du matin jusqu’à 5 heures de l’après-midi (les horaires des profs sont très intensifs à mon pays), c’est pénible de méditer et de créer. Mais je ne suis pas une femme à se laisser manger le cœur par le vautour sans essayer d’écraser le bec du vautour. C’est à ce moment précis que j’ai décidé de me lancer dans l’écriture d’un œuvre théâtrale car ce sont les créateurs qui peuvent sauver le monde. Il y a des auteurs qui ont écrits des œuvres ‘alimentaires’. Ce n’est pas mon cas. L’œuvre que j’ai écrit c’était pour ma satisfaction personnelle. Elle a été conçue d’une forme inconsciente, imaginé sans idées préconçues, sans intentions réservées de l’avenir, sans rien du tout, sans pudeurs fallacieux pour le corps nu dessiné par Courbet, sans penser que c’était un tableau orienté pour les regards masculins puisque cette toile n’était pas dirigée à la contemplation par le regard féminin.

Dans son poème ‘Bureau de Tabac’, Fernando Pessoa a écrit: « Je ne suis rien. Jamais je ne serais rien. Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde ». Dans la vie, rien n’est écrit d’ avance. Nos vies sont des caléidoscopes, on compose, on décompose, on recompose, on mélange et on déguise, en permanent travail de construction hétéroclite, complexe, multiple et contradictoire. C’est comme ça, la vie, avec des milliers de facettes comme la nuit étoilée de Van Gogh.